Luther, la Réforme, l’exil et l’accueil de l’étranger

L’histoire du protestantisme se télescope avec l’actualité d’aujourd’hui. Au moment de l’anniversaire des thèses de Luther, comment ne pas faire un parallèle et agir en conséquence ?

95 thèses 1517 – 2017

En octobre 1517, le moine allemand Martin Luther rendait publiques ses 95 thèses. Ce geste donnait le coup d’envoi de la Réforme protestante. Cinq cent ans après, en commémoration des thèses de Luther, la Fédération Entraide Protestante publie ses « 95 Thèses sociales 1» en accord avec ce passage de sa Charte : «La pauvreté et les précarités … sont des signes manifestes et douloureux d’un ordre culturel, social et économique qui ne laisse que peu de place aux êtres fragiles et vulnérables. Ces atteintes à la dignité humaine sont en contradiction avec la Déclaration universelle des Droits de l’Homme et en opposition avec l’Évangile.

 L’exil et le « Refuge »

Implantée en France dès le début du XVI siècle, la Réforme s’installe en France dans un climat marqué tragiquement de guerres, massacres, instabilité politique et persécutions : l’émigration apparaît alors à bon nombre de protestants français comme une solution privilégiée. Ce choix du départ constituait d’ailleurs l’alternative afin de demeurer dans la « vraie religion ».
Un quart des protestants ont fui leur pays.

« Le Refuge2, est le terme couramment utilisé pour désigner l’ensemble des pays qui ont accueilli les réformés français qui ont fui la France suite aux persécutions. Cette émigration fut continue entre 1560 et 1760. Lorsque le roi Louis XIV décide de révoquer l’Edit de Nantes accordant la liberté de culte aux Huguenots, l’article 10 de l’Edit de Fontainebleau , promulgué en octobre 1685 précise : « Faisons très expresses et itératives défenses à nos sujets … de sortir, eux, leurs femmes et enfants, de notre dit royaume, … sous peine de galères pour les hommes, et de confiscation de corps et de biens pour les femmes. » 200 000 Huguenots (sur les 800 000 que comptait alors la France peuplée de 19 millions d’habitants) préfèrent néanmoins prendre le chemin de l’exil plutôt que de se convertir. L’interdiction formelle d’émigrer, sous le coup de laquelle ils étaient, les force donc à s’expatrier dans les plus grandes difficultés. Ils voyagent la nuit et se cachent le jour, ayant recours, une fois qu’ils ont quitté leur région, à des passeurs. Leur destination fut les principaux territoires protestants européens : iles britanniques, Provinces Unies… »

Ces hommes, ces femmes ont vécu l’arrachement qui naît d’un exil forcé.

Un accueil chaleureux pour les Huguenots

Les provinces, les villes étrangères européennes accueillaient volontiers cette population huguenote souvent bien formée et d’un bon niveau intellectuel. Dans les principaux pays du Refuge, des mesures sont prises afin d’en faciliter leur installation : les exilés huguenots sont assistés sur le plan financier et matériel.
A Genève, par exemple, une « bourse française », est instaurée dès le XVIème siècle, à travers un système de collecte : elle assure une aide aux réfugiés.
Les conditions d’accueil sont généralement très favorables, surtout aux Pays-Bas : surnommées la « Grande arche du Refuge », les Provinces-Unies ont accueilli de 50 000 à 70 000 fugitifs !
Pourtant, les aides accordées ont parfois attisé la jalousie.

Une chance économique pour les terres d’accueil

L’accueil généreux des huguenots, n’est pas totalement désintéressé. d’une manière générale, ces victimes de la persécution religieuse, apportent de nouveaux métiers.
Par exemple, au sortir de la Guerre de 30 ans, (1618-1648), les provinces allemandes sont dévastées et ont perdu la moitié de leur population.
Les protestants français viennent donc combler en partie le déficit démographique.
Mais pas seulement ; nombre d’exilés savaient lire et étaient entreprenants : Physiciens, chimistes, imprimeurs, ingénieurs, entrepreneurs Ils vont impulser un fort élan intellectuel, économique, militaire.
Les huguenots réfugiés ont contribué à la prospérité économique et financière de leurs pays d’accueil.

Aujourd’hui, comment sont prises en compte les compétences des migrants?

De nos jours, nombre de citoyens, des responsables politiques même, dénoncent l’afflux de réfugiés ou de migrants comme une « invasion » impossible à assumer en période de crise.
Aides sociales, afflux de migrants, «laxisme», sont des prétextes/ arguments facilement utilisés pour refuser l’accueil, arrêter ou limiter des arrivées ou rejeter la présence d’étrangers sur le sol français.
Aujourd’hui, la France annonce des accueils en termes de quotas : on est loin de ce qui s’est passé dans les années 1680 à Genève, qui comptait 16 000 habitants et a accueilli 35 000 protestants ! Ou Berlin, 19 000 habitants, qui en a accueilli plus de 35 000.
En France, nombreux sont ceux qui ressentent un malaise profond envers les demandeurs d’asile qui frappent à la porte alors même que ces derniers n’ont guère d’autre choix que l’exil et la recherche d’un asile. Voyageant la nuit et se cachant le jour, ils espèrent échapper à la surveillance rigoureuse des frontières. Au péril de leur vie ou au risque de finir dans des camps, à la rue, des milliers de migrants décident de braver les obstacles et de rejoindre la France.

Nous, protestants, qui nous fondons avant tout sur l’évangile
Nous, protestants, qui avons été accueillis,
Comment oserions-nous refuser d’accueillir l’étranger, l’exilé, le persécuté ?

Anne-Marie Cauzid
Présidente de la commission « accueil de l’étranger »
Fédération Entraide Protestante


1 Thèses concernant l’accueil de l’étranger :

Thèse 45. Les humains ont de tout temps éprouvé le besoin de circuler, de quitter leur pays natal ou d’y revenir. Le FEP plaide pour une politique d’hospitalité.
Thèse 47. La France peut et doit faire plus et mieux dans une perspective européenne d’accueil des migrants.
Thèse 48. Conformément à la Convention internationale relative aux droits de l’enfant, les enfants mineurs non accompagnés doivent bénéficier du même niveau de protection que les nationaux. Nous demandons l’interdiction des tests d’âge osseux sur les mineurs non accompagnés. Ces tests manquent de fiabilité pour déterminer l’âge légal des mineurs isolés.
Thèse 49. Pour les personnes étrangères aux droits incomplets, la FEP préconise un hébergement avec un accompagnement social, un suivi administratif des situations, l’apprentissage du français pour tous les adultes, la scolarisation de tous les enfants et un soutien scolaire si nécessaire, un accès aux cantines et aux activités périscolaires ainsi qu’un accès effectif aux soins.
Thèse 50. Lorsqu’avec toutes les garanties et précautions nécessaires, des personnes mineures sont déclarées majeures et sont exclues de l’Aide sociale à l’enfance, elles doivent être protégées pour ne pas se retrouver à la rue.
Thèse 51. La FEP préconise de donner le droit au travail et à la formation aux demandeurs d’asile et aux membres de la famille de personnes autorisées à séjourner en France pour des motifs tels que les soins. Les en priver les rend vulnérables, en particulier à des pratiques de traite humaine, et alimente l’économie souterraine
.

2 Myriam Yardeni, Le Refuge protestant, Paris, Presses Universitaires de France, coll. L’historien, Paris, 1985

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