Qui est mon prochain? Prédication sur la parabole du bon samaritain

Le pasteur François Dietz nous exhorte à la lecture de cette parabole à considérer tout être humain comme son prochain et à l’aimer parce que Dieu nous aime

Prédication Qui est mon prochain? 14 juillet Deut 6, 1-9, Luc 10, 25-37

On raconte que deux rabbins, rabbi Shamaï, plutôt rigoriste et rabbi Hillel, plus libéral qui vivaient quelques dizaines d’années après la venue de Jésus furent interrogés également sur ce qu ’était la Loi par un homme qui manifestement voulait lui-aussi les mettre dans l’embarras. « Pendant que je tiens sur un pied, je veux que tu m’enseignes ce qu’est la Loi ». La réponse attendue doit être courte, on le comprend aisément. Rabbi Shamaï renvoie sèchement l’impertinent. Mais Rabbi Hillel s’en sort mieux en répondant : « Ce que tu n’aimes pas qu’on te fasse ne le fais pas à autrui. C’est toute la Loi ; le reste n’est que commentaire : va et apprends le. » A première vue, Hillel répond comme Jésus et c’est signe que lorsque dans les évangiles, des personnes viennent écouter Jésus, c’est qu’il est au moins maître de sagesse. Mais en y regardant de près, si les réponses de Hillel et de Jésus sont assez proches, l’une -celle de Hillel- est sur le mode négatif, celle de Jésus est sur le mode positif. Cette parabole est bien connue, elle revient souvent dans nos lectures car elle concentre en elle-même l’Evangile, en tout cas dans sa dimension éthique. Il est donc facile d’en faire un résumé pour chercher ensuite autre chose. Voici donc l’histoire que nous avons à retenir : le prochain, ce n’est pas le membre de la famille, celui de mon clan ou de ma tribu, mais c’est celui qui se fait proche de moi en me portant considération et respect. Et parce que dans cette histoire, il n’y a plus de frontière, nous pouvons retourner l’histoire comme le fait Jésus, « si tu es capable de voir l’autre comme ton prochain, alors à ton tour rends-toi le prochain de l’autre ». Du coup, puisque nous savons la leçon, nous pouvons reprendre le texte et regarder quelques détails qui ont du sens.

La scène de cette parabole est d’abord réaliste et tourne autour du Temple de Jérusalem. Le Temple avait dans son organisation 3 groupes de personnes : les prêtres principalement pour effectuer les sacrifices, les Lévites qui le rendaient propre et étaient, si l’on peut le dire ainsi des presque-prêtres, un statut un peu comme des diacres par rapport aux prêtres dans l’Eglise catholique. Et il y avait aussi un troisième groupe, des hommes de Loi qui rendaient quelque service. C’est à ce groupe qu’appartient l’interlocuteur de Jésus. Dans cette histoire que raconte Jésus, les détails qui nous échappent sont bien sûr connus de son auditeur. Pour se rendre de Jérusalem à Jéricho, la route en effet descend. Et c’est là que résidaient une grande partie des prêtres qui prenaient à tour de rôle leur service au Temple. Vous avez sans doute remarqué comme souvent que la première question formulée par l’homme de loi ne sera pas abordée par Jésus. « Que faire pour hériter la vie éternelle ? » Comme si l’on héritait cela ? Comme s’il y avait un droit du sang… Peut-être notre homme aurait aimé entendre Jésus lui répondre « Tu n’es pas prêtre, tu n’es pas membre de la tribu de Lévi d’où sont choisis ceux qui ont la meilleure part mais Dieu t’aime autant qu’eux ». Non, Jésus ne répond tout simplement pas à cette question car dans le Royaume de Dieu, on n’hérite pas. Paul nous le redira, grecs ou juifs, riches ou pauvres, notre couleur de peau, notre accent du nord ou du sud ne compte pas…. Alors, qu’est-ce qui compte ? Notre homme est un homme de la Loi, il la connaît pour ainsi dire par cœur et sur son terrain que Jésus l’emmène. Chose curieuse, dans sa réponse, notre homme récite le sommaire de la Loi et Luc lui fait ajouter ce passage qui vient du livre du Lévitique « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Ce qui est surprenant mais Luc l’a inséré là parce que Jésus l’a dit. C’est en fait lui qui a dit que la Loi se résumait à ces deux commandements, celui d’aimer Dieu et d’aimer son prochain. Matthieu l’évangéliste le raconte dans un entretien qui ressemble à celui-ci avec un homme de la Loi là encore. Et c’est Jésus qui fait ce lien et non l’homme de la Loi. Car nous allons le voir, c’est dans l’interprétation de la Loi, dans le fait de comment la comprendre que se déploie cette histoire que Jésus propose.

Jésus lui-aussi connaît bien la Loi. Les évangélistes mettent dans sa bouche cette parole « Je ne suis pas venu abolir la Loi mais l’accomplir ». Mais force est de constater qu’en de multiples occasions, Jésus transgresse la Loi énoncée. La Loi n’est rien si on ne l’interprète pas. Nul n’est censé ignorer la Loi, ni toi, ni moi, mais je vais te dire comment il faut la comprendre. En tout cas comment je la comprends. Alors voici, tu sais que dans la Loi de Moïse, tu dois assistance à ton co-religionnaire et tu sais aussi que tu dois éviter le contact avec ce qui est impur et le sang est l’une de ces impuretés, peut-être même la plus grande. Voici maintenant que tu chemines et qu’au détour de ton chemin tu rencontres un homme qui gît. Il a été attaqué par des brigands qui ne l’ont pas tué mais salement amoché tout de même. Il a perdu connaissance. Pour savoir s’il est de ta religion -il y a de fortes chances qu’il le soit sur ce chemin entre Jérusalem et Jéricho-, mais pour en être vraiment sûr, il va falloir que tu t’en approches et que tu lui parles. Peut-être va-t-il te falloir le toucher car pour l’heure, il est sans connaissance. Et puis il est peut-être déjà mort et dans ce cas en effet tu risques d’être en infraction avec la Loi. Que vas-tu faire ? Tu vas prendre ce risque de garder la vie de ton prochain ou d’être contaminé ? Tu ne le feras pas, mais un autre que toi, un prêtre aura fait de même avant toi. Dans la Loi de Moïse, il y a mélangés la volonté de Dieu et les accommodements des hommes. Et que généralement tu choisis les accommodements des hommes. Sache pourtant que certains ont la capacité de se dire qu’ils pourraient être cet homme gisant, agonisant. Et qu’alors si quelqu’un s’arrête et fait le strict nécessaire, il restera en vie, une vie fragile, mais une vie tout de même. Si Jésus racontait cela aujourd’hui, pour montrer que l’appartenance à un pays, à une tribu ne fait en rien l’homme plus grand ou plus petit, qu’en Dieu, les frontières n’existent pas, le bon samaritain serait probablement un palestinien. Et si Jésus avait raconté cela au 16° siècle à un homme de Loi protestant -Calvin par exemple- le bon samaritain aurait été un papiste.

Maintenant, je voudrais m’éloigner de la parabole pour ne pas en faire une lecture moralisante. Car nous savons très bien que dans l’injonction que donne Jésus, la culpabilité nous guette. Nous ne nous arrêtons pas à chaque fois que nous croisons quelqu’un dans le besoin. Nous ne consacrons pas tous nos biens (va, vends tout ce que tu as et suis moi) au secours des malheureux, nous ne faisons pas vœu de pauvreté radicale. En fait cette parabole nous invite à redécouvrir que la priorité de l’Evangile, c’est la Vie (Dieu) et la vie des autres (le prochain). Le comportement du Samaritain nous dit qu’elle n’a pas de prix. La vie du blessé était en danger et elle devait être préservée. C’est le geste du Samaritain, un geste d’une banalité quotidienne qui est écessaire et le débat s’arrête là. Jésus ne juge pas le comportement de l’un ou de l’autre, mais nous invite à regarder ou repenser autrement : à qui ou à quoi donnons-nous priorité dans nos actions ? Est-ce notre intérêt personnel ou celui des autres ? Est-ce notre bonne conscience qui guide nos décisions ou l’amour du prochain ? Il s‘agit de percevoir quels sont les impératifs de notre foi que Dieu a inscrits en nous et que notre intelligence nous donne de découvrir. Il s’agit simplement d’être en harmonie avec Dieu et de comprendre que Dieu donne priorité à tout ce qui est porteur de vie : la vie de chaque jour pour ce temps et ensuite la vie éternelle, la qualité que nous réservons à la première étant une annonce de la qualité que Dieu réserve à la seconde. Quoi que nous fassions ou que nous ne fassions pas, notre salut éternel n’est pas mis en cause et ceux qui argumentent au sujet de la morale n’y trouveront pas leur compte. J’avais dit que Jésus ne répondait pas à la question sur l’héritage de la Vie éternelle mais il dit que la vie est au centre de la préoccupation de Dieu. « Si tu es en Dieu, tu es déjà dans la vie éternelle, il t’appartient de manifester cette certitude dans toutes tes actions. Il s’agit simplement de rendre manifeste la foi qui est en toi. »

Nous ne pouvons pas si facilement passer de cette lecture  au triptyque « Liberté, Egalité, Fraternité ». La liberté est au centre de la théologie chrétienne et singulièrement de la théologie protestante. Notre compréhension de la Loi et de l’usage qu’en fait Jésus nous conforte dans l’assurance qu’à un moment donné, c’est à chacun de savoir ce qu’il doit faire de l’appel évangélique. Bien sûr, pas dans un geste autonome mais pour prendre le vocabulaire de Paul Tillich de façon théonome. C’est Dieu qui est le centre de notre démarche et nous y répondons o

Pour l’égalité et la fraternité, tout l’évangile plaide pour que nous soyons audacieux dans notre approche.  Dans la situation actuelle, nous ne devons pas atténuer la dimension sociale et politique de l’Evangile. Nous ne devons pas à l’avance atténuer cet aspect, sous prétexte que nous serions classés comme ceci ou cela. Tout ce que dit Jésus, tout ce que fait Jésus montre que chaque individu est pareillement aimé de lui. La fraternité et l’égalité sont des corollaires de son Amour sans limites. Dans les évangiles, nous pouvons peut-être même découvrir que cette dimension de ce qui m’est étranger (je pense aux récits où Jésus rencontre une femme païenne, tantôt samaritaine, tantôt syro-phénicienne) m’oblige à reconnaître dans la figure de l’étranger un autre moi-même, mon égal, mon frère. C’est cela qui constitue la matrice de l’évangile, les « valeurs chrétiennes » et non pas ce qu’on entend, lorsque ce mot est utilisé dans le débat politique, pour justifier une position de fermeture aux étrangers, aux autres, aux minorités sexuelles, etc… C’est même très choquant d’entendre cela. Quand on se dit chrétien, on ne peut pas adopter une position qui refuse la rencontre, qui refuse l’accueil de l’autre. Quand on est chrétien, quand on se dit disciple de Jésus, on ne peut pas se considérer comme faisant partie d’une tribu défendant son bout de terrain face à une autre tribu. On se doit de reconnaître que quels que soient l’accent, la langue, la couleur de peau, chaque être humain est égal sous le regard de Dieu. En Jésus-Christ, nous sommes tous frères et sœurs.   Amen !

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